Quand l’art et la science se croisent : regards admiratifs d’un scientifique sur Soulages, Opalka, Verdier, Serra et bien d’autres artistes contemporains.
Parler de façon nouvelle d’œuvres d’art en s’appuyant sur la science pour cheminer vers les œuvres, les voir se découvrir, et finalement les partager. Chaque séance s’attachera à une œuvre, un artiste. Comme l’historien d’art G. Didi-Huberman : «Devant une œuvre d’art, l’émotion visuelle nous pousse à parler de façon nouvelle», installer un partage à partir de vos œuvres favorites en inventant ensemble le chemin ! Visites au musée.
Jeudi 17h à 18h30. Salle B207
Dates : 29 janvier – 5 février – 26 février – 5 mars – 12 mars – 19 mars – 26 mars – 2 avril
Lieu : 2, square de Belmont 38000 Grenoble
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Histoire de peintures Daniel Arasse France Culture Le PODCAST
Le premier épisode en décembre 2022 (il y en a 25…):
Qu’est-ce qui fascine dans un tableau, qui fait que telle œuvre plutôt qu’une autre nous arrête et qu’on ne peut s’en détacher ? En 2003, l’historien de l’art Daniel Arasse commençait ce cheminement esthétique historique avec une Madone du XVIe siècle peinte par Raphaël.
Avec Daniel Arasse, historien de l’art (1944-2003)
Daniel Arasse nous propose une traversée de l’histoire de la peinture sur six siècles, depuis l’invention de la perspective jusqu’à la disparition de la figure, avec une magnifique capacité d’étonnement qu’il réussit à convertir en commentaires savants et éclairés. L’historien de l’art nous prend par la main pour nous emmener au plus près des toiles de grands maîtres en développant une approche didactique qui mêle ses propres découvertes, et son étonnement parfois, à la rigueur de la démonstration et à la précision du trait.
Dans ce premier volet, il s’interroge sur la nature des émotions que la peinture éveille en lui, sa fascination pour “la silencieuse puissance de la peinture“, citant par exemple “Le verrou” de Fragonard, “La chambre des époux” de Mantegna, ou “La danse” de Matisse. Il distingue deux types d’émotions qu’il peut ressentir devant une peinture : soit l’émotion-choc qui l’envahit immédiatement, soit l’émotion qui vient lentement, quand une certaine intimité s’installe entre lui et la peinture.
Il explique que ses deux tableaux préférés sont “La Joconde” de Leonard de Vinci et “La Madone de Sixtine” de Raphaël, cette dernière œuvre se trouvant à Dresde, prenant le temps de la décrire.
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1- Introduction: « un physicien au musée » once upon a time…
Pense à préparer 3) le tour de table
Joël Chevrier professeur de physique à l’université Grenoble Alpes depuis 1998
ILL/Institut Neel (CNRS-UGA)/ESRF/LIPhy Cambridge/Purdue/Julich(RFA)/Shenzhen/Lisbonne
Physicien expérimentateur : Supraconductivité/Métallurgie/Croissance Cristalline /Surfaces/ Microscopie Champ Proche /Quasicristaux/Casimir/Champ proche thermique/
2014: Je publie un article «Les Outrenoirs de Pierre Soulages, obsession d’un physicien?» sur la plateforme Echosciences
2015: Je suis à Sète avec Pierre Soulages à parler de sa peinture et de sciences. Quand j’y pense: la lumière dans l’espace devant le tableau.
2016: Je suis commissaire scientifique de l’exposition Arts&Sciences&Tech&Design Noir c’est noir ? Les Outrenoirs de Pierre Soulages 5 novembre 2016-23 avril 2017

·Collaboration avec Anne Camille Charliat pour son film « Noir-lumière. La Peinture de Pierre Soulages en dialogue avec la science » 2020
2014-2018 Collaboration avec Giuseppe Penone pour son oeuvre Essere vento (voir au musée de Grenoble). Quand j’y pense : identique, vraiment ? Et aussi, le temps humain et le temps du monde, l’usure, le temps qui passe, l’irréversibilité.

“Cette collaboration arts & sciences a débuté en novembre 2014 par cette question surprenante de Giuseppe Penone à Joël Chevrier, professeur à l’UGA et alors chercheur à l’Institut Néel : « Pourriez vous sculpter un grain de sable pour le rendre identique à un autre grain de sable ? » Pour répondre à cette question, l’implication du laboratoire 3SR, spécialisé notamment dans l’analyse et le comportement des sables (il y en a des myriades tous différents), à travers son directeur Cino Viggiani, également professeur à l’UGA, et Eddy Andò, jeune ingénieur de recherche au CNRS, a été déterminante. Ses moyens notamment de tomographie aux rayons X en 3D avec une résolution micrométrique ont été essentiels dans ce projet.“
2018 : Je publie un article : “Fabienne Verdier, ou la peinture au cœur du mouvement » dans TheConversation
2020: Nouvel article dans TheConversation: “Peinture : Fabienne Verdier, l’art de danser avec la matière ». Des échanges passionnants avec Fabienne Verdier commencent. Quand j’y pense : le mouvement dans le tableau par le mouvement du corps de Fabienne Verdier.

2025: Fabienne Verdier vient en résidence à l’Observatoire des Sciences de l’Univers de Grenoble. Elle échange avec de nombreux physiciens et chimistes.
2026 : Ces scientifiques sont accueillis au Trocadéro par Fabienne Verdier et Matthieu Poirier, commissaire de l’exposition Fabienne Verdier MUTE
2017: Adrianna Wallis me contacte. Depuis nous conversons beaucoup. J’adore le travail de Adrianna Wallis mais là, la physique n’est pas le chemin qui me conduit à cette émotion. Je n’écrirai pas sur Adrianna Wallis. Quand j’y pense : je ne m’y fais pas…


2- Repères : « Mais que se passe-t-il ? Essayer de comprendre. »
Sur France Culture en 2024, l’historien d’art Georges Didi-Huberman, historien de l’art : “L’émotion visuelle nous pousse à parler de façon nouvelle » le podcast de l’émission France Culture
De deux choses l’une, quel est le devenir de cet état bouche bée ? Soit j’en reste à une mystique de l’incompréhensible, et je dis « c’est un génie, c’est un chef d’œuvre » mais je n’aurais rien dit. Soit on se met à avoir une attitude positiviste qui consisterait à dire je vais essayer de tout expliquer. Les 2 sont catastrophiques à mon avis. La chose fondamentale, c’est de refaire notre langage. Ce qui est magnifique, c’est de se dire : « nous avons eu le souffle coupé, et bien ça veut dire que les mots que j’utilise d’habitude devant la peinture sont mauvais, il faut que je réinvente mon langage devant la peinture grâce à Claude Monet » Voilà c’est cela qu’il faut faire. Si vous voyez comment Jean Genet regarde un tableau de Rembrandt, il réinvente le langage pour dire des choses très précises sur le tableau de Rembrandt. Et c’est ça, c’est là, la merveille. C’est la merveille qu’on voit chez Diderot, chez Baudelaire, chez les grands critiques d’art qui sont en général des poètes. Alors peut-être que si vous êtes devant un Monet, vous allez dire quelque chose de l’ordre du conformisme, vous allez dire une banalité. Ce que peut faire de mieux, un tableau qui vous a ému, c’est de défaire les conformismes de votre langage, c’est-à-dire vous aider à devenir la poétesse de ce que vous avez vu. Si vous voulez parler à vos amis de l’émotion que vous avez eue vous allez commencer par recourir à des formules toutes faites. Puis vous allez réfléchir, vous allez dire non ce n’est pas tout à fait ça. Et puis vous allez inventer, peut-être avec un jeu de mots, peut-être avec … C’est ça la beauté, c’est que l’émotion visuelle nous permet de parler de façon nouvelle.
Pour qu’un artiste soit pertinent, il doit avoir une œuvre singulière et aborder des questions universelles. Jennifer Flay, d’après Pierre Nahon dans le Dictionnaire amoureux de l’art moderne et contemporain (2014)
Si certains demandent à la science de théoriser l’art, je demanderai plutôt à l’art de m’aider à pratiquer la science. Jean-Marc Lévy-Leblond, « La science n’est pas l’art », Art et science, CNRS Éditions (2012)
3- Tour de table
Chacun prépare pour le partager :
- son prénom (ou prénom-nom au choix)
- Choisir 1, 2 ou 3 exemples personnels dans cette liste: un artiste, une oeuvre, une exposition, un film, une photographie, un vêtement, un styliste de mode, une musique, une chanson, un plat cuisiné, un paysage, une activité, une performance…
- Pour moi: je cours voir l’exposition Kandinsky à la Philharmonie de Paris, écouter du jazz, collaborer avec des étudiants en art ou en design (ESAD Grenoble/Valence, ENSA Grenoble, Central St Martins Londres, ENSCI Les Ateliers, Design Villefontaine…), mais je cours moins vite pour… mais finalement quelle importance, il y a tant et tant d’artistes dans le monde et à toutes les époques dont la rencontre peut nous transformer, chacun son chemin.

4- Pierre Soulages :
Plan du cours :
- Introduction : du blanc et du noir
- Pierre Soulages: 40 ans d’Outrenoirs
- Noir, c’est noir ? Exposition Soulages Arts, sciences, design et tech EPFL Lausanne
- Et bien sûr Conques … for ever !
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Des artistes du blanc :
Robert Ryman, Kasimir Malevitch, Doug Wheeler


Des artistes du noir :
Manet, Goya…

Berthe Morisot au bouquet de violettes, 1872
© Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
https://www.musee-orsay.fr/fr/magazine/2025-03-02/berthe-morisot-1841-1895-130-ans-apres-sa-mort-portrait-dune-pionniere-qui-defie-les-conventions
L’ami d’Édouard Manet, le poète Charles Baudelaire, décrivait le noir comme la couleur du XIXe siècle. Manet excellait dans l’utilisation du noir, apposant sa marque à la fois audacieuse et subtile sur une grande variété de sujets, des danseuses espagnoles exotiques aux chevaux et spectateurs d’un hippodrome parisien palpitant. Cette exposition célèbre le brillant parcours de Manet en tant qu’artiste graphique. Reconnu comme le peintre de la vie moderne et le père de l’impressionnisme, Manet était également un graveur et dessinateur d’un talent exceptionnel, parmi les plus audacieux et novateurs du XIXe siècle. Musée des beaux arts de Boston https://www-mfa-org.translate.goog/exhibitions/manet-black?
Anish Kapoor, Pierre Soulages, Story Musgrave…is

https://www.ledauphine.com/france-monde/2018/08/22/il-tombe-dans-une-oeuvre-d-art-contemporain-et-finit-a-l-hopital
Propos de l’astronaute américain Story Musgrave sur le noir de l’espace : “Dans l’espace, quand vous regardez dehors, bien sûr, il y a cette fantastique obscurité. Et l’obscurité est différente dans la lumière de l’espace, et vous essayez de l’appeler noirceur ou obscurité, mais la langue n’a en fait pas de terme pour cela. Cette obscurité a une texture différente, et c’est si réel que vous avez l’impression de pouvoir la toucher, alors que c’est le vide. Mais en fait, ce n’est pas le vide. C’est le cosmos. Il est très énergétique et contient beaucoup de messages, de choses. Il est très riche. J’avais le soleil qui venait derrière moi, et il y avait la lumière du soleil qui éclairait l’obscurité devant moi. Pourtant il n’y a rien là. Je suppose qu’il n’y a rien que l’œil puisse percevoir pour que la lumière revienne, mais il doit bien y avoir quelque chose qui renvoie la lumière dans votre direction parce que l’obscurité est différente de jour ou de nuit. Vous savez… Je la décris comme un velours. Elle est infiniment flexible. Elle est infiniment multiple. Et elle ne vous résiste en aucune façon. En fait, si, un peu : elle vous résiste assez pour pouvoir être comme si vous pouviez l’atteindre et la toucher. C’est comme un marshmallow noir. C’est comme… Je sais ce que c’est. C’est comme un voile d’eau. C’est comme une eau très fine, sauf que vous percevez presque qu’elle a une température et qu’elle n’est pas mouillée. Et donc, c’est comme si une sorte de milieu était associé à cette obscurité. C’est comme… Si vous deviez vous déplacer à travers elle, ce serait quelque chose. Ce serait quelque chose avec les mains, vous savez, quelque chose que vous pouvez sentir avec les mains. Quelque chose que vous pouvez sentir couler à travers vous, quelque chose qui pourrait être un peu spongieux.”
Mes trois articles sur les Outrenoirs de Pierre Soulages :
– Les Outrenoirs de Pierre Soulages, obsession d’un physicien ?
« La lumière telle que je l’emploie est une matière » dit Pierre Soulages. Considérer la lumière dans l’espace devant le tableau comme la matière de l’oeuvre est une intuition artistique qui rencontre la description scientifique de la lumière basée sur le champ électromagnétique dans le vide. Pierre Soulages insiste sur le triptyque peintre, tableau, spectateur. Le peintre vient ici éclairer le coeur de notre réalité. Depuis toujours nous baignons dans la lumière. Des ultraviolets à l’infrarouge au moins. Les technologies modernes élargissent le domaine des longueurs d’onde présentes autour de nous au-delà, bien au-delà des capacités de notre perception.
– Quand les « Outrenoirs » de Pierre Soulages dialoguent avec la science
https://vimeo.com/298611611 Fragmentin
https://youtu.be/kq3x5fyoY5I?si=I_nmc2_NnVitjo1l Rayform
– Pierre Soulages, ou l’art d’explorer la lumière dans l’espace
« Quand il eut 20 ans il leva les yeux, regarda le ciel, regarda la terre à nouveau – avec attention. C’était donc vrai ! Dieu n’avait fait qu’ébaucher le monde. Il n’y avait laissé que des ruines.
Ruines ce chêne, si beau pourtant. Ruines cette eau, qui vient se briser si doucement sur la vitre. Ruines le soleil même. Ruines tous ces signes de la beauté comme le prouvent bien les nuages, plus beaux encore. Seule la lumière a eu vie pleine peut – être, se dit-il. Et c’est pour cela qu’elle semble simple, et incréée.
Depuis, il n’aime plus, dans l’œuvre des peintres, que les ébauches. Le trait qui se ferme sur soi lui semble trahir la cause de ce dieu qui a préféré l’angoisse de la recherche à la joie de l’œuvre accomplie. » poème de Yves Bonnefoy
5- Fabienne Verdier : l’art de danser avec la matière.
Cours 2 je pense.
Matthieu Poirier commissaire de l’exposition MUTE Paris (22/10/25-8/3/26) « La peinture de Fabienne Verdier se fonde sur un paradoxe, voire un oxymore : son abstraction silencieuse est le fruit d’un imaginaire prolixe et de sources iconographiques, scientifiques, littéraires, musicales ou encore philosophiques – une réflexion foisonnante dont rendent comptent, dans le parcours, des pages de ses Carnets, ainsi qu’une vue des arcanes labyrinthiques de sa bibliothèque. L’exposition s’ouvre sur ses premières œuvres abstraites, réalisées en 1996. Celles-ci manifestent une prise de distance avec la calligraphie, à laquelle l’artiste avait jusque-là consacré une partie de son apprentissage. Elle s’écarte de la tutelle sémantique de ce langage pour approfondir l’exploration de notions telles que l’essence dynamique de l’univers, la dynamique du geste et la gravité, la sensation et le surgissement, ou encore la phénoménologie de la perception. Elle excelle à déceler dans l’art du passé la manifestation des forces qui sous-tendent notre monde sensible. Sa singularité apparait dans des silhouettes monochromes complexes qui captent, étirent et dispersent notre regard – une telle arborescence des motifs résonnant avec la complexité de ses racines, qui puisent dans diverses sources d’inspiration. »

le Retable d’Issenheim musée Unterlinden de Colmar



Exposition Le chant des étoiles de Fabienne Verdier
Au Moyen Âge, l’ergotisme est connu sous les noms de « feu de saint Antoine », « feu de saint Martial », « mal des ardents », « peste de feu », « feu sacré » ou encore « feu d’enfer », le malade ayant l’impression d’être dévoré de l’intérieur par d’intenses sensations de brûlures. Un tel malade, que la gangrène des extrémités tuait ou transformait en démembré, était spécialement pris en charge par l’ordre des Antonins.

« Fabienne Verdier, peintre, calligraphe, investit le Musée Unterlinden de Colmar à l’occasion d’une vaste monographie, « Le chant des étoiles ». En 2019, la commissaire Frédérique Goerig-Hergott alors conservatrice en chef du patrimoine, en charge des collections d’art moderne et contemporain, lance une invitation à l’artiste. Elle lui propose une carte blanche. Le projet se voit ajourner par la pandémie mondiale et la succession des périodes de confinement. Durant ce temps en suspens, période mortifère, Fabienne Verdier développe une réflexion sur la représentation de la mort, les énergies vitales, le deuil, la consolation. Inspirée par les œuvres conservées au sein de l’institution alsacienne, elle livre le fruit de ses méditations existentielles en lien avec les collections et l’architecture. L’installation monumentale, dédiée aux disparus du Covid, se compose de soixante-seize tableaux déployés dans l’espace d’exposition temporaire, au sommet de l’Ackerhof, annexe contemporaine réalisée par les architectes Herzog et de Meuron, chapelle laïque. Placée en regard avec les chefs-d’œuvre du musée, une sélection de tableaux réalisés entre 2006 et 2018 ponctue le parcours permanent, au fil des âges, des courants esthétiques, du XIVème siècle au XXème siècle. Le dialogue avec les maîtres, des primitifs flamands jusqu’aux modernes, inscrit sa démarche dans l’histoire de l’art, établit un rapport de filiation, de la figuration vers l’abstraction calligraphique. »

Carnet d’atelier C,
Le Triptyque Moreel avec saint Christophe, saint Gilles et saint Maur, Hans Memling (1484-1487)
Double page 1-2, 21 × 29,5 cm


Fabienne Verdier : – le corps en mouvement pour peindre – la calligraphie chinoise – les peintres et les artistes du passé – les énergies – les forces du monde et de la nature – les mots – et la lecture et l’étude…

Bérengère Dubrulle ou l’effet tourbillon
Journal du CNRS: Les vortex, Bérengère Dubrulle y pense quasiment tout le temps. Et pour cause : « Ils sont partout, à toutes les échelles », explique cette directrice de recherche au CNRS. Dès les plus petites : il y a des tourbillons au niveau quantique. À l’échelle du mètre, on les surprend, trahis par des particules de savon, en vidant notre baignoire. Dézoomons davantage : des tourbillons, encore, agitent l’atmosphère de leurs volutes de vapeur d’eau, ce sont les ouragans. Que l’on embrasse l’Univers tout entier, et des tourbillons galactiques dominent le paysage cosmique.
« Tout l’Univers est fait de fluides, agités par des tourbillons. Les décrypter revient donc à trouver la clé des mystères de l’Univers »



Fabienne Verdier, ou la peinture au cœur du mouvement
Article publié dans TheConversation le 21 mars 2018

Joël Chevrier, Université Grenoble Alpes (UGA)
Ce jour-là, je prépare les étudiants à un atelier au cours duquel nous allons explorer le mouvement et les gestes, par l’intermédiaire des capteurs des Smartphones disponibles sur toute la terre. Pour la plupart, les étudiants ne sont pas des scientifiques. À la fin du cours, une étudiante en design me dit :
« Vous devriez regarder l’œuvre de Fabienne Verdier. Certains de ses tableaux résonnent avec votre propos, je crois. »
Je n’ai jamais entendu parler de Fabienne Verdier, j’oublie ce conseil. Deux jours plus tard, je reçois un mail. Objet : « Fabienne Verdier ». Dans le mail, l’image ci-dessus.
Je reste interdit. La reproduction sur l’écran ne rend sûrement pas justice au tableau réel en grand format. Mais je le sens immédiatement : cette artiste va me conduire à revisiter mes représentations du mouvement. Dans ses toiles, le trait représente des éléments essentiels, épurés, simples du mouvement, proches de ceux avec lesquels je joue dans la physique newtonienne quand j’enseigne ces fondamentaux. https://www.dailymotion.com/embed/video/xx0wtp
Fabienne Verdier a été étudiante en art pendant 10 ans en Chine dans les années 80. Je suis professeur invité à l’Université Tsinghua, et j’adore travailler avec les étudiants chinois dans des ateliers. Mais les quelques semaines passées à Shenzhen me permettent seulement – au mieux – de mesurer la difficulté à saisir l’enracinement de son travail dans la culture chinoise. Pourtant, quand je contemple ses œuvres, elle me semble développer, à partir de cette histoire, par sa propre créativité, une vision du mouvement qui touche à l’universel.
J’essaie donc ici de comprendre en professeur de physique pourquoi je me sens dans une proximité immédiate avec ses œuvres, alors qu’a priori, tout nous sépare. https://player.vimeo.com/video/237923900 « Fabienne Verdier Moving with the World » de Shay J. Katz.
Le mouvement par le trait
Le corps de l’artiste dessine des traces, en marchant sur les grandes surfaces qui lui servent de supports. Au commencement est donc le trait. Fin ou épais. Épuré ou tourmenté. Dans une interview, elle souligne : « Je travaille depuis 30 ans cette énergie de matière dans l’espace qui est cet unique trait de pinceau. » Les toiles en très grand format sont aussi là pour permettre une réelle immersion du regardeur dans le tableau.

Aujourd’hui, on enseigne encore souvent la physique du mouvement avec une craie et un grand tableau noir. Chercher à représenter le mouvement par des traits est une évidence pour un physicien. Par exemple, quand, au début du XXe siècle, Jean Perrin observe le mouvement permanent et désordonné de microparticules dans l’eau sous l’effet de l’agitation thermique – (le mouvement brownien) – il le représente par des lignes brisées sur du papier, tout en sachant que ces lignes ne représentent pas la trajectoire de la microparticule qu’il observe au microscope – c’est une convention destinée à faciliter la compréhension.
En cinématique, la ligne est l’outil de représentation du mouvement d’un point qui se déplace dans l’espace. Les coordonnées cartésiennes du point en mouvement sont : x(t), y(t) et z(t). Leur connaissance en tout point de la trajectoire et en fonction du temps est une description complète du mouvement, dans le cadre de la physique newtonienne. On peut combiner à l’infini des mouvements du point, de gauche à droite, d’avant en arrière, de haut en bas et leurs symétriques. Comme le font les joueurs de tennis avec la balle, qu’ils font de plus tourner sur elle même, ou pas.
On fait tourner un smartphone tenu par la main au bout du bras. Sa trajectoire est proche du cercle. Ci-dessus, c’est ici l’image sans aucun traitement des données acquises par son microaccéléromètre au cours de ce mouvement : ay versus ax. Reproduire par le calcul la forme générale de cette trace est un exercice de licence, disons, d’un bon niveau.
Finalement, j’enseigne aussi ces éléments du mouvement identifiés par l’artiste et sur la base desquelles elle nous propose de regarder le mouvement du monde avec une attention renouvelée. C’est ce qui m’intéresse.
Un langage abstrait autour d’un mouvement
« Je voulais créer un langage abstrait autour d’un mouvement constant, autour de l’énergie de la vie. » dit Fabienne Verdier.
Les fondamentaux de la représentation du mouvement, dans ses tableaux, nous font vivre sur une surface le mouvement du monde à travers celui de son corps. Son travail avec les musiciens de la Julliard School de New York la rapproche encore de cette réalité première : la représentation du mouvement, c’est bien plus que la photo d’une trajectoire figée. Pour le scientifique, connaître le mouvement, c’est avoir la position à tout instant, c’est-à-dire quelque chose comme le film entier. Et c’est pourtant bien la production de traces singulières du mouvement sur une toile qu’elle explore pour nous donner, au-delà de toute figuration, cet élan du mouvement en un trait immobile. À cet égard, l’affiche de Roland Garros est particulièrement réussie.
Le cercle
Il y a la courbure des lignes dans le plan. Courbure constante des cercles incomplets ci-dessus. Des courbures variables ci-dessous.
La ligne droite
La simple ligne droite permet de souligner – comme avec les cercles incomplets – cette évidence : tous les mouvements autour de nous ont un début et une fin.
Le mouvement périodique
Pour supprimer le démarrage et l’arrêt, le début et la fin, il y a les allers-retours. Le mouvement périodique. Le pendule oscillant. L’illusion de la permanence.
Du petit dans le grand. Et inversement ?
Dans les images des tableaux ci-dessus, le trait est complexe. Il va largement au-delà d’un tracé idéal. La simple ligne droite verticale est épaisse. Son début est arrondi. Sa fin s’étale. Des taches et des traits fins désordonnés tournent autour.
Toujours dans la même interview, Fabienne Verdier dit sa fascination pour les fractales introduites et popularisées par Benoît Mandelbrot.
C’est toujours étonnant, mais si un motif se répète en lui même indéfiniment, on peut se perdre en lui et c’est indifférent car il est le même à toutes les échelles. La question du mouvement à différentes échelles est fondamentale en mathématique, en physique, en mécanique… Elle a été longuement questionnée par Jean Perrin au début du XXᵉ siècle. Fabienne Verdier retrouve ici la nécessité de jouer par le trait avec des mouvements qui gardent leurs caractéristiques essentielles à différentes échelles.
Point de rebroussement
Elle ajoute le changement de direction sur place par une rotation en un point : en clair, elle tourne autour de sa brosse grâce au guidon. Elle avance tout en brisant la trace laissée derrière elle par cette énorme brosse sur ces grands formats posés au sol. C’est là un effet induit par son dialogue avec la gravité terrestre : pour manipuler cette brosse devenue très lourde, elle la soutient par un câble et lui attache un guidon de vélo. Elle peut alors changer de direction en la faisant tourner sur elle-même en un point autour de la verticale.
Un physicien regarde Fabienne Verdier
Ligne droite avec son point départ et son arrêt, répétition à l’infini grâce aux allers et retours, courbure de cette même ligne, puis rotation et changement d’échelle. En physicien, j’y vois les éléments qui permettent de déployer un « langage abstrait autour d’un mouvement constant… ». La combinaison à l’infini de ces éléments est d’une richesse immense et nous invite à porter une attention renouvelée à nos mouvements et au monde qui bouge autour de nous.
Joël Chevrier, Professeur de physique, Université Grenoble Alpes (UGA)
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.