Cours 3 : Fabienne Verdier

Fabienne Verdier : l’art de danser avec la matière.

Matthieu Poirier commissaire de l’exposition MUTE Paris (22/10/25-8/3/26) « La peinture de Fabienne Verdier se fonde sur un paradoxe, voire un oxymore : son abstraction silencieuse est le fruit d’un imaginaire prolixe et de sources iconographiques, scientifiques, littéraires, musicales ou encore philosophiques – une réflexion foisonnante dont rendent comptent, dans le parcours, des pages de ses Carnets, ainsi qu’une vue des arcanes labyrinthiques de sa bibliothèque. L’exposition s’ouvre sur ses premières œuvres abstraites, réalisées en 1996. Celles-ci manifestent une prise de distance avec la calligraphie, à laquelle l’artiste avait jusque-là consacré une partie de son apprentissage. Elle s’écarte de la tutelle sémantique de ce langage pour approfondir l’exploration de notions telles que l’essence dynamique de l’univers, la dynamique du geste et la gravité, la sensation et le surgissement, ou encore la phénoménologie de la perception. Elle excelle à déceler dans l’art du passé la manifestation des forces qui sous-tendent notre monde sensible. Sa singularité apparait dans des silhouettes monochromes complexes qui captent, étirent et dispersent notre regard – une telle arborescence des motifs résonnant avec la complexité de ses racines, qui puisent dans diverses sources d’inspiration. » 

le Retable d’Issenheim musée Unterlinden de Colmar

Exposition Le chant des étoiles de Fabienne Verdier

Au Moyen Âge, l’ergotisme est connu sous les noms de « feu de saint Antoine », « feu de saint Martial », « mal des ardents », « peste de feu », « feu sacré » ou encore « feu d’enfer », le malade ayant l’impression d’être dévoré de l’intérieur par d’intenses sensations de brûlures. Un tel malade, que la gangrène des extrémités tuait ou transformait en démembré, était spécialement pris en charge par l’ordre des Antonins.

«  Fabienne Verdier, peintre, calligraphe, investit le Musée Unterlinden de Colmar à l’occasion d’une vaste monographie, « Le chant des étoiles ». En 2019, la commissaire Frédérique Goerig-Hergott alors conservatrice en chef du patrimoine, en charge des collections d’art moderne et contemporain, lance une invitation à l’artiste. Elle lui propose une carte blanche. Le projet se voit ajourner par la pandémie mondiale et la succession des périodes de confinement. Durant ce temps en suspens, période mortifère, Fabienne Verdier développe une réflexion sur la représentation de la mort, les énergies vitales, le deuil, la consolation. Inspirée par les œuvres conservées au sein de l’institution alsacienne, elle livre le fruit de ses méditations existentielles en lien avec les collections et l’architecture. L’installation monumentale, dédiée aux disparus du Covid, se compose de soixante-seize tableaux déployés dans l’espace d’exposition temporaire, au sommet de l’Ackerhof, annexe contemporaine réalisée par les architectes Herzog et de Meuron, chapelle laïque. Placée en regard avec les chefs-d’œuvre du musée, une sélection de tableaux réalisés entre 2006 et 2018 ponctue le parcours permanent, au fil des âges, des courants esthétiques, du XIVème siècle au XXème siècle. Le dialogue avec les maîtres, des primitifs flamands jusqu’aux modernes, inscrit sa démarche dans l’histoire de l’art, établit un rapport de filiation, de la figuration vers l’abstraction calligraphique. » 

Carnet d’atelier C
Le Triptyque Moreel avec saint Christophe, saint Gilles et saint Maur, Hans Memling (1484-1487)
Double page 1-2, 21 × 29,5 cm

Fabienne Verdier : – le corps en mouvement pour peindre – la calligraphie chinoise – les peintres et les artistes du passé – les énergies – les forces du monde et de la nature – les mots – et la lecture et l’étude… 

Bérengère Dubrulle ou l’effet tourbillon

Journal du CNRS: Les vortex, Bérengère Dubrulle y pense quasiment tout le temps. Et pour cause : « Ils sont partout, à toutes les échelles », explique cette directrice de recherche au CNRS. Dès les plus petites : il y a des tourbillons au niveau quantique. À l’échelle du mètre, on les surprend, trahis par des particules de savon, en vidant notre baignoire. Dézoomons davantage : des tourbillons, encore, agitent l’atmosphère de leurs volutes de vapeur d’eau, ce sont les ouragans. Que l’on embrasse l’Univers tout entier, et des tourbillons galactiques dominent le paysage cosmique. 

« Tout l’Univers est fait de fluides, agités par des tourbillons. Les décrypter revient donc à trouver la clé des mystères de l’Univers »

Disque protoplanétaire entourant l’étoile HL Tauri. En prenant en compte les effets de la turbulence, Bérengère Dubrulle a proposé un nouveau modèle de formation planétaire qui fait autorité.
Global surface currents 2005-2007. Computer visualisation showing ocean surface currents around North and Central America,centred on the Caribbean Sea and Atlantic Ocean,during the period from June 2005 to December 2007. The main current system operating in this area is known as the Gulf Stream (dense,white,upper centre). This visualisation was produced using model output from the joint MIT/JPL pr

Fabienne Verdier, ou la peinture au cœur du mouvement

Article publié dans TheConversation le 21 mars 2018

Fabienne Verdier, Polyptique, Trois cerclesBlog Ecriture en chantier

Joël ChevrierUniversité Grenoble Alpes (UGA)

Ce jour-là, je prépare les étudiants à un atelier au cours duquel nous allons explorer le mouvement et les gestes, par l’intermédiaire des capteurs des Smartphones disponibles sur toute la terre. Pour la plupart, les étudiants ne sont pas des scientifiques. À la fin du cours, une étudiante en design me dit :

« Vous devriez regarder l’œuvre de Fabienne Verdier. Certains de ses tableaux résonnent avec votre propos, je crois. »

Je n’ai jamais entendu parler de Fabienne Verdier, j’oublie ce conseil. Deux jours plus tard, je reçois un mail. Objet : « Fabienne Verdier ». Dans le mail, l’image ci-dessus.

Je reste interdit. La reproduction sur l’écran ne rend sûrement pas justice au tableau réel en grand format. Mais je le sens immédiatement : cette artiste va me conduire à revisiter mes représentations du mouvement. Dans ses toiles, le trait représente des éléments essentiels, épurés, simples du mouvement, proches de ceux avec lesquels je joue dans la physique newtonienne quand j’enseigne ces fondamentaux. https://www.dailymotion.com/embed/video/xx0wtp

Fabienne Verdier a été étudiante en art pendant 10 ans en Chine dans les années 80. Je suis professeur invité à l’Université Tsinghua, et j’adore travailler avec les étudiants chinois dans des ateliers. Mais les quelques semaines passées à Shenzhen me permettent seulement – au mieux – de mesurer la difficulté à saisir l’enracinement de son travail dans la culture chinoise. Pourtant, quand je contemple ses œuvres, elle me semble développer, à partir de cette histoire, par sa propre créativité, une vision du mouvement qui touche à l’universel.

J’essaie donc ici de comprendre en professeur de physique pourquoi je me sens dans une proximité immédiate avec ses œuvres, alors qu’a priori, tout nous sépare. https://player.vimeo.com/video/237923900 « Fabienne Verdier Moving with the World » de Shay J. Katz.

Le mouvement par le trait

Le corps de l’artiste dessine des traces, en marchant sur les grandes surfaces qui lui servent de supports. Au commencement est donc le trait. Fin ou épais. Épuré ou tourmenté. Dans une interview, elle souligne : « Je travaille depuis 30 ans cette énergie de matière dans l’espace qui est cet unique trait de pinceau. » Les toiles en très grand format sont aussi là pour permettre une réelle immersion du regardeur dans le tableau.

Saisir le mouvement, comme dans cette affiche pour le tournoi de Roland Garros 2018. Site de Fabienne Verdier

Aujourd’hui, on enseigne encore souvent la physique du mouvement avec une craie et un grand tableau noir. Chercher à représenter le mouvement par des traits est une évidence pour un physicien. Par exemple, quand, au début du XXe siècle, Jean Perrinobserve le mouvement permanent et désordonné de microparticules dans l’eau sous l’effet de l’agitation thermique – (le mouvement brownien) – il le représente par des lignes brisées sur du papier, tout en sachant que ces lignes ne représentent pas la trajectoire de la microparticule qu’il observe au microscope – c’est une convention destinée à faciliter la compréhension.

En cinématique, la ligne est l’outil de représentation du mouvement d’un point qui se déplace dans l’espace. Les coordonnées cartésiennes du point en mouvement sont : x(t), y(t) et z(t). Leur connaissance en tout point de la trajectoire et en fonction du temps est une description complète du mouvement, dans le cadre de la physique newtonienne. On peut combiner à l’infini des mouvements du point, de gauche à droite, d’avant en arrière, de haut en bas et leurs symétriques. Comme le font les joueurs de tennis avec la balle, qu’ils font de plus tourner sur elle même, ou pas.

On fait tourner un smartphone tenu par la main au bout du bras. Sa trajectoire est proche du cercle. Ci-dessus, c’est ici l’image sans aucun traitement des données acquises par son microaccéléromètre au cours de ce mouvement : ay versus ax. Reproduire par le calcul la forme générale de cette trace est un exercice de licence, disons, d’un bon niveau.

Finalement, j’enseigne aussi ces éléments du mouvement identifiés par l’artiste et sur la base desquelles elle nous propose de regarder le mouvement du monde avec une attention renouvelée. C’est ce qui m’intéresse.

Un langage abstrait autour d’un mouvement

« Je voulais créer un langage abstrait autour d’un mouvement constant, autour de l’énergie de la vie. » dit Fabienne Verdier.

Les fondamentaux de la représentation du mouvement, dans ses tableaux, nous font vivre sur une surface le mouvement du monde à travers celui de son corps. Son travail avec les musiciens de la Julliard School de New York la rapproche encore de cette réalité première : la représentation du mouvement, c’est bien plus que la photo d’une trajectoire figée. Pour le scientifique, connaître le mouvement, c’est avoir la position à tout instant, c’est-à-dire quelque chose comme le film entier. Et c’est pourtant bien la production de traces singulières du mouvement sur une toile qu’elle explore pour nous donner, au-delà de toute figuration, cet élan du mouvement en un trait immobile. À cet égard, l’affiche de Roland Garros est particulièrement réussie.

Le cercle

Il y a la courbure des lignes dans le plan. Courbure constante des cercles incomplets ci-dessus. Des courbures variables ci-dessous.

La ligne droite

La simple ligne droite permet de souligner – comme avec les cercles incomplets – cette évidence : tous les mouvements autour de nous ont un début et une fin.

Le mouvement périodique

Pour supprimer le démarrage et l’arrêt, le début et la fin, il y a les allers-retours. Le mouvement périodique. Le pendule oscillant. L’illusion de la permanence.

Du petit dans le grand. Et inversement ?

Dans les images des tableaux ci-dessus, le trait est complexe. Il va largement au-delà d’un tracé idéal. La simple ligne droite verticale est épaisse. Son début est arrondi. Sa fin s’étale. Des taches et des traits fins désordonnés tournent autour.

Toujours dans la même interview, Fabienne Verdier dit sa fascination pour les fractales introduites et popularisées par Benoît Mandelbrot.

C’est toujours étonnant, mais si un motif se répète en lui même indéfiniment, on peut se perdre en lui et c’est indifférent car il est le même à toutes les échelles. La question du mouvement à différentes échelles est fondamentale en mathématique, en physique, en mécanique… Elle a été longuement questionnée par Jean Perrin au début du XXᵉ siècle. Fabienne Verdier retrouve ici la nécessité de jouer par le trait avec des mouvements qui gardent leurs caractéristiques essentielles à différentes échelles.

Point de rebroussement

Elle ajoute le changement de direction sur place par une rotation en un point : en clair, elle tourne autour de sa brosse grâce au guidon. Elle avance tout en brisant la trace laissée derrière elle par cette énorme brosse sur ces grands formats posés au sol. C’est là un effet induit par son dialogue avec la gravité terrestre : pour manipuler cette brosse devenue très lourde, elle la soutient par un câble et lui attache un guidon de vélo. Elle peut alors changer de direction en la faisant tourner sur elle-même en un point autour de la verticale.

Un physicien regarde Fabienne Verdier

Ligne droite avec son point départ et son arrêt, répétition à l’infini grâce aux allers et retours, courbure de cette même ligne, puis rotation et changement d’échelle. En physicien, j’y vois les éléments qui permettent de déployer un « langage abstrait autour d’un mouvement constant… ». La combinaison à l’infini de ces éléments est d’une richesse immense et nous invite à porter une attention renouvelée à nos mouvements et au monde qui bouge autour de nous.

Joël Chevrier, Professeur de physique, Université Grenoble Alpes (UGA)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.