https://fr.wikipedia.org/wiki/Giuseppe_Penone
Le peintre « apporte son corps », dit Valéry. Et, en effet, on ne voit pas comment un Esprit pourrait peindre. C’est en prêtant son corps au monde que le peintre change le monde en peinture. Maurice Merleau Ponty dans l’oeil et l’esprit
« Pour le dire comme Kierkegaard, la vérité objective de la science est indifférente dans la mesure où elle est neutre sur la question de l’existence. Et la vérité subjective, la vérité de l’ « existant », est un paradoxe dans la mesure où elle ne peut jamais devenir objective, qu‘elle ne peut jamais être valable universellement. » Hannah Arendt
« sans le fil conducteur du corps, je ne crois à la validité d’aucune recherche », écrivait Nietzsche
Toujours in situ et in vivo, le corps est toujours en processus de compréhension lors de ses interactions avec le monde, si bien que les explications que notre corps pourrait en donner ne peuvent entièrement se départir de ses savoirs incorporés. Bernard Andrieu et al










À la Bourse de Commerce, l’« Arte povera » soulève le capot des trente glorieuses

Présentée actuellement à la Bourse de Commerce/Collection Pinault, l’exposition « Arte Povera » retrace la naissance italienne, le développement et l’héritage international de ce mouvement artistique singulier. On peut y découvrir plus de 250 œuvres des principaux protagonistes de l’Arte Povera. Nous l’avons visitée avec Joël Chevrier, physicien, qui s’intéresse de près aux liens entre arts et sciences, et a été particulièrement sensible à cette rétrospective de grande envergure.
Voilà une exposition immédiatement impressionnante, par l’espace dans laquelle elle se déploie et les 250 œuvres présentées, mais aussi par la nature des œuvres, conçues pour la plupart en Italie, au cœur des trente glorieuses. On y voit explicitement à l’œuvre l’énergie issue des fossiles, une énergie qui vient transformer la matière de mille façons. Énergie, matériaux, transformations : le physicien est dans son élément !
À la naissance de l’Arte Povera, de jeunes artistes italiens
En 1967, quand le critique d’art Germano Celant crée ce mouvement en le baptisant « Arte povera », Michelangelo Pistoletto a 34 ans, Giovanni Anselmo, 33, Jannis Kounellis, 31 ans, comme Luciano Fabro. En tant que physicien, je me rends compte lors de la visite que, si ma discipline a contribué à transformer le monde à cette période, elle n’est pas ici une référence.
Les propositions de ces artistes s’ancrent non dans la science mais dans leur créativité, leur propre vision, sur fond d’expérimentation à l’atelier. Ils passent derrière le rideau, montrent le cœur de la machine débarrassé du design. On pense ici à l’opposition entre les visions qui leur sont contemporaines, avec d’une part Raymond Loewy, le designer de toute la société de consommation – déjà en 1893, l’exposition universelle de Chicago annonce « Science Finds, Industry Applies, Man Conforms », « La science découvre, l’industrie applique et l’homme suit ») – et d’autre part le designer Victor Papanek qui écrit en 1971 Design for the Real World, Human Ecology and Social Change, (Design pour un monde réel : écologie humaine et changement social).
Travaillant hors du cadre conceptuel scientifique et technique à l’œuvre partout autour d’eux, ils s’en s’emparent pour mieux s’en détourner. Tout y passe : les matériaux, les dispositifs, les machines thermiques qui fondent le XXe siècle (centrales thermiques, voitures, avions…). En mettant à nu, ils nous montrent le monde tel qu’il est et tel qu’il va se définir, de plus en plus industriel, de plus en plus gourmand en énergie. Une lucidité et une pertinence redoutables.

Des œuvres emblématiques
Les « Mirror Paintings » de Michelangelo Pistoletto sont avant tout des plaques d’acier inoxydable. Pistoletto avait aussi testé l’aluminium : acier et aluminium sont deux matériaux phares de la société thermo-industrielle, et qui nécessitent – paradoxe apparent pour un « art pauvre » – une très haute maîtrise scientifique et technologique ainsi qu’une grande quantité d’énergie pour être produits. Michelangelo Pistoletto nous propose de nous regarder en face dans le matériau qui, à ce moment-là, change le monde, à l’ère de la sidérurgie triomphante. Quelle mise en abîme !
Jannis Kounelis, lui, fait brûler du gaz à travers une buse dans une fleur en acier brut. Le gaz forme une petite torchère bleue, produisant un bruit caractéristique. La bonbonne de gaz est bien visible. C’est un feu très propre, très contrôlé, celui qui va permettre d’atteindre des hautes températures, et donc de produire le mouvement et les transformations de la matière.

Mais arrêtons-nous un instant sur Piombi II (1968) de Gilberto Zorio. C’est le cartel de l’exposition qui en parle le mieux :
« _Deux feuilles de plomb, sulfate de cuivre, acide chlorhydrique, fluorescéine, tresse de cuivre, corde.
L’œuvre, conçue comme une pile électrique, transforme l’énergie chimique en électricité. Sur le sol, Gilberto Zorio place deux contenants en plomb attachés au mur par une corde, et verse dans l’un d’eux un mélange de sulfates de cuivre et d’eau, au se colore en bleu, dans l’autre un mélange d’acide chlorhydrique et d’eau, qui se colore en vert. Un fil de cuir tressé est tendu entre les deux récipients, immergé à chaque extrémité dans l’un des deux liquides. Mis en contact prolongé avec les deux substances, le cuivre se couvre de cristaux, tandis que la coloration des deux liquides manifeste la transmission d’énergie de l’un à l’autre. L’artiste utilise des matériaux industriels pour créer un processus énergétique qui évoque une expérience alchimique._ »
L’œuvre est rustique, elle ressemble à un montage mal fichu de laboratoire. On est placé au cœur du dispositif, comme si l’artiste soulevait le capot. Et avec cette œuvre, la revue de détail des éléments clés de l’industrie du XXe siècle continue : ici l’électrochimie et l’électrométallurgie.
Autres œuvres marquantes, les machines thermiques du même Gilberto Zorio. Quel choc de les voir ainsi ! Elles jalonnent toute l’exposition, dès l’entrée, puis dans la rotonde. On les voit aussi dans une salle qui leur est consacrée (la « Casa ideale »), et dans laquelle on sent le froid ! Les moteurs et les échangeurs thermiques sont exposés, ils font partie de l’œuvre. On les voit gaspiller de l’énergie en direct, à tenter de refroidir le monde. Comme ces climatiseurs dans des magasins grands ouverts sur l’extérieur… Ici, le refroidissement est tel que le givre se forme sur des structures en plomb, comme dans un réfrigérateur dont on laisserait la porte ouverte. Ayant vu l’exposition le jour de son ouverture, je ne sais pas si le but est de laisser le givre s’accumuler en une couche toujours plus épaisse.
Je pense ici à l’œuvre unique et majeure de Sadi Carnot, Réflexions sur la puissance motrice du feu et sur les machines propres à développer cette puissance :
« Si quelque jour les perfectionnements de la machine à feu s’étendent assez loin pour la rendre peu coûteuse en établissement et en combustible, elle réunira toutes les qualités désirables, et fera prendre aux arts industriels un essor dont il serait difficile de prévoir toute l’étendue. Non seulement, en effet, un moteur puissant et commode, que l’on peut se procurer ou transporter partout, se substitue aux moteurs déjà̀ en usage, mais il fait prendre aux arts où on l’applique une extension rapide, il peut même créer des arts entièrement nouveaux. »
Carnot était visionnaire en formulant cela dès 1824. Mais Gilberto Zorio aussi, qui avait comme ses camarades pris la mesure du sujet, et continue de nous confronter aux effets de la civilisation thermo-industrielle.
L’artiste JR redemande aujourd’hui : « l’art peut-il changer le monde ? » L’Arte Povera, dès les années 1960, soulignait avec force que l’art pouvait montrer comment le monde vivait une transformation d’une ampleur inédite. Ce groupe d’artistes en avait identifié tous les éléments : mobilisation massive de l’énergie, profusion de matériaux employés et transformations industrielles en constante expansion. Ils en ont fait des œuvres sans artifice, « pauvres » dans ce sens, dépouillées de la couche de design faite alors pour tout rendre fonctionnel mais aussi désirable. Ici, les frigos sont nus, sans l’habillage métallique du mythique réfrigérateur américain Coldspot créé par Raymond Loewy et symbole de l’« american way of life ». Si on se remémore les publicités ou les films américains contemporains de l’Arte Povera, le contraste est brutal. https://www.youtube.com/embed/hnfWkB60WRE?wmode=transparent&start=0
Des matériaux, partout des matériaux
Les artistes de l’Arte Povera ont tout exploré, ou presque. Avec Venere degli stracci, la Vénus aux chiffons, Michelangelo Pistoletto expose une montagne de tissus, de vêtements amoncelés devant une statue de Vénus. Aujourd’hui, nous le savons : les tissus, les vêtements, la mode représentent une industrie planétaire très gourmande en ressources et génératrice d’énormes pollutions.

Plus loin, Jannis Kounelis expose un tas de charbon. Mais d’autres artistes s’emparent des matériaux : on voit du cuir, de la pierre, des préfabriqués en ciment, de l’eau bien sûr, encore des tissus, des fils de cuivre tissés, etc. Il y a enfin les œuvres Giovanni Anselmo, dans une salle qui sidère le physicien que je suis : nos smartphones embarquent des capteurs qui mesurent avec précision l’orientation dans l’espace, droite verticale et gravité, plan horizontal et rotation dans l’espace. L’artiste, par un chemin singulier que je n’imagine même pas, inscrit cette évidence à travers des installations et des sculptures d’une élégance et d’une simplicité émouvantes.
Giuseppe Penone, un autre monde ?
J’ai découvert l’Arte Povera bien après avoir fait connaissance avec le travail de Giuseppe Penone. Depuis longtemps déjà, il me coupe le souffle (qu’il a d’ailleurs sculpté). Ici, son arbre métallique chargé de lourdes pierres, devant la Bourse de Commerce ouvre le bal.

Explorer la gravité, se placer au-delà des catégories, y compris de l’inerte et du vivant, à partir des hybridations de matériaux, questionner les durées avec ces pierres et ces grains de sable anormalement jumeaux, et puis faire resurgir le jeune arbre dans une poutre de bois… J’ai déjà écrit sur certaines de ses œuvres, toujours en physicien, ce qui n’est d’ailleurs en rien une référence pour lui. J’ai collaboré avec lui pour l’œuvre Essere vento, et sculpté pour lui les grains de sable exposés ici. Dans l’Arte Povera, il a creusé un sillon singulier, qui me semble ouvrir d’autres horizons et poser d’autres questions.
Joël Chevrier, Professeur des universités physicien, Université Grenoble Alpes (UGA) et Sonia Zannad, Cheffe de rubrique Culture, The Conversation France
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
“Essere vento, 2015” : une sculpture de Giuseppe Penone au cœur du campus de l’UGA

Avant de rejoindre les collections du Musée de Grenoble, l’œuvre de Giuseppe Penone, figure majeure de la sculpture contemporaine, sera exposée pendant trois ans au sein du laboratoire 3SR qui a concouru à sa création. Quand l’art rencontre la science.
Giuseppe Penone est une figure majeure de la sculpture contemporaine depuis la création du mouvement Arte Povera dans les années 60. Il a exposé dans le monde entier et plusieurs musées de renom dont le Rijkmuseum à Amsterdam en 2016. En France, il a notamment installé ses œuvres au Centre Pompidou et au Château de Versailles. Son exposition en 2014 au Musée de Grenoble a connu une affluence record de 57 000 personnes.
Le 4 décembre dernier sur le domaine universitaire, l’une des sculptures de sa série “Essere vento, 2015“, Être vent, a été dévoilée et installée au sein du laboratoire 3SR de l’Université Grenoble Alpes (UGA), du CNRS et de Grenoble INP. Donnée par l’artiste au Musée de Grenoble, cette œuvre sera installée pendant trois ans, grâce à un prêt de la Ville de Grenoble, au cœur du laboratoire qui a concouru à sa création. Elle rejoindra ensuite les collections du musée.
Reportage de France 3 Alpes
Une question, deux grains de sable et des rencontres
Cette collaboration arts & sciences a débuté en novembre 2014 par cette question surprenante de Giuseppe Penone à Joël Chevrier, professeur à l’UGA et alors chercheur à l’Institut Néel : “Pourriez vous sculpter un grain de sable pour le rendre identique à un autre grain de sable ?” Pour répondre à cette question, l’implication du laboratoire 3SR, spécialisé notamment dans l’analyse et le comportement des sables (il y en a des myriades tous différents), à travers son directeur Cino Viggiani, également professeur à l’UGA, et Eddy Andò, jeune ingénieur de recherche au CNRS, a été déterminante. Ses moyens notamment de tomographie aux rayons X en 3D avec une résolution micrométrique ont été essentiels dans ce projet.
Une aventure artistique et scientifique
Travailler la forme d’un grain de sable de taille millimétrique jusqu’à l’échelle de quelques micromètres, c’est-à-dire à la limite du visible, rencontre, en fait, les besoins de mise en forme 3D de nombreux laboratoires et entreprises. Ce travail de spécialistes est pris en charge notamment par de très petites entreprises comme Micro Usinage Laser (M.U.L) à Toulouse. Cette société a souvent travaillé avec le CNRS sur divers projets de recherche. Quand des chercheurs grenoblois leurs ont demandé d’explorer avec eux, pour une œuvre d’art, la taille 3D de grains de sable à ces échelles en utilisant leurs lasers de puissance, Christophe Carrière et Mathieu Gouhaut se sont immédiatement associés à l’aventure.
L’œuvre du temps, de l’Homme et de la nature
Au centre de “Essere vento“, il y a donc deux petits grains de sables dont la taille est d’environ 2-3 mm. L’un est là tel qu’il a été trouvé, façonné dans le vent par les chocs et les frottements. L’autre a été taillé grâce aux technologies modernes et a maintenant la forme du précédent. “Essere vento” fait écho à une première œuvre de Giuseppe Penone, “Essere fiume“, Être fleuve : une pierre de plus de 100 kg extraite d’un torrent de montagne sculptée à l’identique d’une seconde pierre issue du même lieu. Ces deux œuvres sont emblématiques du travail de Giuseppe Penone.
Avec beaucoup d’élégance, et une grande précision dans la réalisation, il interroge sans relâche notre vision du monde. Il en questionne les catégories de notre représentation, et en particulier les différences entre les matières et les formes supposées associées à l’inerte et au vivant. Ainsi, il fait aussi prendre conscience d’une évolution permanente sur des temps très longs qui excédent largement le temps de notre existence. “Essere fiume” cherchait, dans le miroir d’une reproduction humaine, à souligner l’action de l’eau qui façonne par l’érosion, les paysages dans lesquels nous vivons. De même, “Essere vento, 2015″ souligne à la limite du visible, la place de l’air qui soulève et emporte les grains de sable alors soumis à d’innombrables chocs et frottements qui déterminent leur profil unique.
Cette collaboration arts, sciences et technologies est d’abord une rencontre entre un artiste, des chercheurs et une petite entreprise. Bien sûr, chacun est resté ce qu’il est, avec son approche, son expertise et même sa vision du projet. Mais ce sont ces différences rassemblées qui ont permis de réussir cette œuvre et de construire ce dialogue entre l’art les sciences.

« Essere vento » de Giuseppe Penone : quand l’art et la science s’entremêlent

Joël Chevrier, Université Grenoble Alpes (UGA)
« Vous êtes physicien ? » me demande Giuseppe Penone lors du vernissage de son exposition au Musée de Grenoble en novembre 2014. Un peu surpris, je réponds : « Oui, professeur de physique à l’université et chercheur en nanotechnologies. » Il me demande ensuite : « Vous pourriez sculpter un grain de sable ? »
Essere fiume
Je connais son œuvre Essere fiume (Être fleuve), pour avoir vu ces deux grosses pierres identiques et voisines disposées à même le sol du musée de Grenoble. L’une est issue de la rivière, et l’autre taillée à l’identique par Giuseppe Penone. Leur vision surprend, car en toute logique, deux pierres, dans la nature, ne peuvent pas être identiques. On n’a jamais vu des pierres jumelles.
L’observation de ces pierres et la question de leur identité m’ont plongé au cœur de questions essentielles pour les scientifiques. En physique, l es particules élémentaires sont dites indiscernables, les atomes et les molécules aussi. Cette indiscernabilité, rigoureuse et parfaite, fonde, dans le cadre de la mécanique quantique, la stabilité et la densité de la matière, celle qui se trouve autour de nous, mais aussi celle dont nous sommes faits. Elle décrit aussi cette évidence brutale : les objets ne se superposent pas dans l’espace. Ils interagissent durement lors des contacts, ceux mêmes qui façonnent les pierres que reproduit Giuseppe Penone. Quand on assemble de plus en plus de molécules, on perd très vite de vue cette indiscernabilité élémentaire. Les objets sont uniques et ont alors des formes qui dépendent de leurs interactions avec le monde extérieur, de leur histoire. L’irréversibilité, la singularité s’installent avec la dimension.
De Essere fiume à Essere vento
Essere fiume, c’est l’évocation de l’eau des rivières qui charrie, roule, attaque les pierres et les rochers, qu’elle marque au fil du temps qui passe. Le vent, lui, soulève le sable, pas les rochers. Il fait s’entrechoquer les grains entre eux et avec le monde, ce qui les marque au fil du temps, et contribue à déterminer leur forme unique. C’est Essere vento (Être vent).
Avec les grains de sable, Giuseppe Penone change d’échelle : il passe des pierres aux grains. Il bascule au seuil du visible. Pour explorer le monde invisible, sous le seuil de la perception, la physique combine théorie, expérience et instruments. Il s’agit ici d’utiliser cette approche pour sculpter en deçà de la perception, pour chercher à rendre identiques deux grains à peine visibles.
« Quelle taille pour les grains de sable ? »
La taille des grains détermine les échelles auxquelles on doit sculpter et les instruments à utiliser. C’est donc la question cruciale. À l’Institut Néel (CNRS et Université Grenoble Alpes), nous sommes capables de tailler la matière à l’échelle micrométrique en quelques minutes. Disons à l’échelle du centième du diamètre d’un cheveu. J’entends, je crois, Giuseppe Penone ajouter : « A la limite du perceptible, du visible. » Pour moi, c’est clair : ce sont des grains dont la taille est d’environ 100 micromètres. Ainsi en imprimerie, le point visible à la fin d’une phrase a une taille d’environ 300 micromètres. Nous devrions être capables de tailler les grains de sable à ces échelles. Enfin je crois. Comme souvent avec les expériences scientifiques, on ne peut pas complètement tout prévoir. À un moment, il faut sauter le pas et essayer.
La rencontre avec les scientifiques
Giuseppe Penone visite l’Institut Néel. Je crois que le courant passe avec mes collègues. Finalement pour une raison simple : Giuseppe Penone est un sculpteur. Il lui faut toujours travailler la matière en détail. Les chercheurs en physique de l’Institut Néel jouent avec les électrons de la matière pour étudier leur comportement collectif, pour comprendre et transformer le transport de l’énergie et de l’information. Le cadre quantique de ces études nécessite souvent la mise en œuvre de matériaux aux échelles micro/nano. Certains des outils qu’utilisent les techniciens et les chercheurs viennent tailler, couper, abraser la matière à ces échelles.
Cette rencontre entre arts et sciences est d’abord une rencontre entre un artiste, des techniciens et des chercheurs qui vont travailler ensemble à reproduire un grain de sable. Mais à l’Institut Néel, personne n’étudie les grains de sable. Il nous manque à l’évidence des spécialistes des grains de sable. Cino Viggiani est Professeur à l’Université Grenoble Alpes et directeur du laboratoire 3SR (Sols, Solides, Structures, Risques) où on étudie les grains de sable en détail, du grain unique à la multitude. Lui, et son jeune collègue Edward Ando, savent s’y retrouver dans l’immense diversité des grains de sable, et aussi déterminer à l’échelle de quelques micromètres par rayons X, la forme tridimensionnelle d’un grain unique. Leur renfort est essentiel pour le succès du projet.
Le problème de l’automne 2015 : un grain 1 000 fois trop petit
Pour choisir les grains, nous utilisons un petit microscope branché sur mon ordinateur. Il permet de regarder les grains de sable en détail sur l’écran. Il faudra alors un microscope et un écran pour voir l’œuvre exposée. Dans cette situation, que regarde-t-on : les grains ou l’écran ? Cet écran… fait écran et cache les grains ! Impossible ! La solution est évidente : il faut un grain plus gros. Disons entre 1 et 3 millimètres pour être bien visible à l’œil nu. Simple et catastrophique. En volume, et c’est ce qui compte quand on vient le tailler, un grain de cette taille est 1 000 fois plus gros que le grain précédent. Tailler un grain 1 000 fois plus gros prendra un temps sinon infini en tous cas bien trop long pour que cette opération soit possible. Dans bien des recherches scientifiques, on travaille au bord de l’impossible. Ça fait partie du jeu. Quelquefois on se retrouve coincé et le doute s’installe. Il faut s’accrocher, mais un chercheur en sciences n’abandonne pas facilement. Serait-ce là un nouveau point commun avec le fonctionnement d’un artiste ?
La micro-sculpture grâce aux lasers de puissance
Quelle est la technique capable d’enlever de la matière, en l’occurrence de la silice à l’échelle de quelques micromètres, sur un grain de sable de taille millimétrique en un temps raisonnable, à l’endroit de notre choix ? C’est le micro-usinage. Plus particulièrement le micro-usinage laser : un faisceau de lumière laser fortement focalisée et très intense vient détruire de la matière solide à l’échelle micrométrique. Nous faisons appel à l’entreprise MUL (pour micro usinage laser) située près de Toulouse. Christophe Carrière et Mathieu Gouhaut nous accueillent. Après quelques essais, des discussions entre nous et des échanges avec Giuseppe Penone, nous apprécions plus en détail le potentiel de cette technique. Et plus nous avançons dans cette collaboration, plus nous sommes convaincus que l’on ne pourra pas recréer un grain de sable à l’identique en 3D. Mais qui le peut vraiment, quelle que soit l’échelle ? Quand on aura vu la ressemblance, on trouvera immanquablement ensuite des différences. Mais cette forme quasi-identique devrait montrer à la fois le miracle de l’identité unique et l’impossibilité de vraiment la copier. À partir de ce constat, à l’automne 2016, nous procédons à la sélection des grains et à leur taille avec ce laser de puissance qui vient creuser la matière là où le dirige Mathieu Gouhaut, pilote de la machine. On parvient alors à ce résultat : le grain taillé à côté de celui naturel, qui sont maintenant au cœur de cette œuvre.
Spécialistes de l’ablation laser, géomécaniciens, physicien, nous avons été les acteurs de cette partie aux côtés de Giuseppe Penone. Nous connaissons les limites de la sculpture du grain à l’échelle micrométrique. Il reste que, premiers spectateurs de cette microsculpture, nous avons été surpris et transporté par ces deux petits grains sur la table du laboratoire.
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
Giuseppe Penone et la pointe de la science

C’est devant la révélation des formes de l’arbre jeune toujours présentes au centre de ces poutres et dégagées par sa taille, que j’ai découvert Giuseppe Penone. Ce devait être au Musée de Grenoble. Pour ma part, pas de réflexion ici. Seulement une émotion. Emergeant de cette poutre inerte, cette vision immédiate de la présence d’un arbre singulier par ses formes développées au cours d’une vie passée. Bien sûr. Evident. Justement.

Cette première rencontre m’a conduit plus avant vers les œuvres de Giuseppe Penone. Fascination devant cette œuvre qui nous force à faire face : nous ne regardons pas la nature et le monde, nous en sommes. Fascination aussi devant la diversité des approches. Et puis au détour de la lecture d’entretiens avec Françoise Janin, ce propos: « une des fonctions de l’art est la relecture permanente de la réalité ». La force de l’évidence qui ouvre d’innombrables perspectives et fait envisager tant de croisements. Pour le scientifique que je suis, la relecture permanente de la réalité faite par Giuseppe Penone est une promesse de surprises. Fascination devant ces relectures traduites en œuvres. Dans le même entretien, Giuseppe Penone dit son intérêt mais aussi son ignorance dans le domaine scientifique, et en particulier celui des nanotechnologies dans lequel je travaille. La tentation est grande pour moi de m’en réjouir. Cette relecture de la réalité le conduit à des intuitions, des interrogations qui me parlent souvent très directement comme on le verra ci dessous, mais j’apprécie, un peu égoïstement peut être, qu’elles me perturbent, me bousculent, et ce d’autant plus que je n’identifie pas immédiatement des repères que je connais trop bien et qui probablement pollueraient ma perception.

Être fleuve 1 - [Essere fiume 1], 1981 . Pierre naturelle et pierre taillée 40 x 40 x 50 cm environ chacun . Collection particulière, Turin Ph. Salvatore Mazza, 1981
« Être fleuve ». Refaire une pierre sortie d’un fleuve à l’identique. Ou presque car, en réalité, comment atteindre cette identique ? Impossible. De toutes façons, même pas tout à fait identique, bien difficile à faire. Mais quelle idée ? Quelle magnifique idée ! Sur cette pierre sortie de l’eau, des courbes, résultats d’une usure imperceptible de la surface, sur des temps au delà de l’homme, et qui rencontrent le cœur de la pierre, son volume, ses irrégularités, ses spécificités donc. Comme on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, il n’existe pas deux pierres identiques. Quelle histoire raconte cette reproduction ? Où porte-elle notre regard et notre attention ? Sur cette longue durée, l’usure de l’eau imperceptible, mais toujours active, veut des courbes longues aux surfaces bien polies. Les inhomogénéités et les fractures au cœur de la pierre viennent contrarier cette usure patiente et modifier l’évolution permanente de la forme. Notre œil rapidement, notre toucher si nous le voulons, lisent cette infiniment lente évolution et ces accidents. Copier la pierre, c’est explorer ce travail de l’eau sur la roche. Se projeter dans cette immense durée. Giuseppe Penone insiste : « pour faire cette pierre, je dois me mettre à la place de la rivière ». Refaire c’est peut être pour l’artiste entrer plus profondément dans cette réalité et conduire le visiteur à regarder avec toute son attention et à caresser ce caillou mémoire du mouvement.
Et puis ? Et puis, il y a Pelle di marmo su spine d’acacia.

« D’un côté il y a le marbre lisse… » dit Giuseppe Penone dans « Le regard tactile », recueil d’entretiens avec Francoise Janin. De l’autre les épines. Dans le même recueil, « quand vous avez une épine dans la main ou le pied vous savez très exactement ou se trouve l’épine sur la topologie du corps, vous pouvez identifier le point précis où elle agit. Même que ce point est minuscule, vous avez une compréhension exacte de la position. »
Alors comment vous dire ? Comment vous dire à quel point cette œuvre et ces propos me touchent immédiatement ? En fait, et très directement, ils rencontrent mon quotidien de physicien. Je passe mon temps de chercheur à l’Institut Néel à mettre des pointes au voisinage des surfaces lisses. Il s’agit en particulier de contrôler la distance entre la pointe et la surface à l’échelle nanométrique où elles interagissent, c’est-à-dire entrent en contact. Petit test : prenez une feuille d’aluminium et une épingle. A quelle distance êtes-vous capable d’approcher à la main, l’épingle de la feuille sans toucher ? Le diamètre d’un cheveu ? Sans microscope pas simple. Pour les physiciens concernés, la réponse est : « aussi près que vous voulez et aussi longtemps que vous voulez ». Mon sujet de recherche s’intitule « Etude des interactions aux petites échelles grâce aux pointes nanométriques ». Dans le vide, dans l’air, dans l’eau. A basse température. Avec ou sans champ magnétique. Entre la pointe et la surface, un courant électrique par effet tunnel, ou une force, ou un frottement, ou un flux de chaleur. Très récemment un pont d’eau. Probablement la plus petite goutte d’eau au monde avec environ 30 000 molécules. Mais dans tous les cas, c’est toujours une pointe qui, en un point précis connu parfaitement interagit avec une surface. Le bout de la pointe est de la taille d’un virus ou d’un transistor, ou encore 1/1000 du diamètre d’un cheveu. Alors quand Giuseppe Penone souligne « la compréhension exacte de la position » due à l’interaction entre l’épine et la peau, j’ai vraiment l’impression d’être chez moi. Ajouter que, en face de cette pointe, on met le plus souvent les surfaces les plus lisses possibles. Lisses à l’échelle des atomes. Pas du marbre, je le reconnais bien volontiers. Plutôt du silicium, du saphir, du verre, de l’or. Pour étudier cette interaction, on cherche cette situation idéale décrite dans Peau de marbre : d’un côté la grande surface lisse et de l’autre, cette pointe qui pique en un point précis.

En fait, il n’y a là aucune coïncidence. La concomitance des approches ne doit rien au hasard. L’importance de la question posée, celle du contact, est évidente pour tout le monde.

Contact
Que l’interaction d’une pointe infiniment fine avec une surface parfaite soit une sorte de situation idéale pour aborder cette question est une autre évidence. Quel âge a la plus vieille pointe produite par l’homme ou la plus vieille aiguille ? Tout est dans la réalisation comme toujours, et ce qu’elle soit artistique ou scientifique.
Le contact est étudié depuis la nuit des temps et on n’a pas fini car il résiste bien. C’est un sujet difficile, et donc passionnant. Dans toutes ses dimensions, et à l’origine de multiples rencontres. Entrer en contact laisse toujours une trace. Même imperceptible. C’est ce que raconte Histoire et esthétique du contact dans l’art contemporain aux Presse Universitaires de Provence. Le contact a été, est et sera toujours un sujet de réflexion, d’études, de création… chez les artistes, les scientifiques et les autres.
Et plus loin dans ce recueil avec Francoise Janin, Giuseppe Penone précise: « C’est vraiment quelque chose qui concerne le toucher. L’aspect physique du toucher. ». C’est bien cela. Dans les deux cas ici, c’est explicite : on étudie ici le contact physique. Une grande question pour tout le monde donc.
En 1986, Gerd Binnig et Heinrich Rohrer reçoivent le Prix Nobel de physique pour “their design of the scanning tunneling microscope”. Ils ont mis une pointe métallique en face d’une surface et montré que, pour l’essentiel le dernier atome de la pointe interagit avec l’atome en face sur la surface. Ils échangent des électrons. On est au cœur de la mécanique quantique et de la chimie. Ils ont fait cela contre le sens commun car on peut trouver une liste de bonnes raisons pour souligner que c’est évidemment impossible, au premier rang desquelles les vibrations qui peuplent notre environnement mais que nous ne percevons pas (probablement heureusement car quelle cacophonie pour nos sens) et qui doivent sans parade à cette échelle transformer la pointe en un marteau piqueur. Ils ont donc bien fait d’essayer. Comme on dit : « ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ». Bien sûr, il faut prendre des précautions. Mais pour voir les atomes avec ce système, une table anti-vibration courante suffit. C’est ce que l’on fait à Grenoble pour les étudiants au CIME Nanotech à Minatec. Y compris pour les lycéens de Nano@School. Facile en fait aujourd’hui. Pour la recherche très avancée, car aujourd’hui des dizaines de chercheurs à Grenoble promènent des pointes au voisinage de surfaces, les conditions sont naturellement bien plus exigeantes et on fait donc plus attention. Le nouveau bâtiment de l’Institut Néel avec ses systèmes anti-vibrations incorporés est une merveille pour faire ces expériences. Mon labo s’y trouve.
Le nouveau bâtiment Nanosciences de l’Institut Néel [lire “50 ans et pas une ride : le Campus CNRS fait peau neuve pour l’avenir“]
L’avantage des pointes pour les scientifiques est celui que souligne immédiatement Giuseppe Penone : une pointe aigue en face d’une surface lisse, c’est le contact ultime. Parfaitement défini. Difficile de faire mieux. Il s’ensuit une industrie issue de la micro/nanoélectronique qui fabrique en grande quantité des nanopointes de silicium pour les microscopes à force atomique (AFM). 10-20€ par pointe qui résiste environ une journée et qui équipe un appareil qui coute environ 100 000 €. Aujourd’hui, à Grenoble, il y a plusieurs dizaines de ces appareils inventés dans la foulée du Prix Nobel, il y a donc environ 30 ans. Mettre une pointe en face d’une surface doit bien servir à quelque chose…
Pointe de Microscope à Force Atomique
Feuillet de graphène
En fait, on regarde toutes les surfaces (aciers, polymères, céramiques, semi-conducteurs, supraconducteurs, graphène, tissus vivants,…). On sonde leurs propriétés à l’échelle micro/nano (mécaniques, électriques, magnétiques, adhésion,…) et dans tous les environnements (vide, gaz, liquide, basse température, champ magnétique, tout y passe). On manipule la matière, on taille, on écrit et comme l’a fait le groupe d’Elisa Riedo à Georgia Tech Atlanta, on peut dessiner à l’échelle nanométrique la plus petite Joconde au monde.
Une Mona Lisa de 30 micromètres qualifiée par la presse internationale de “Mini Lisa“
Avec Peau de marbre et épines d’acacia, Giuseppe Penone souligne le contact, et particulièrement le caractère local du toucher, et ce à l’inverse du regard qui englobe et embrasse largement. Le recueil s&rsqu ;appelle ainsi « Le regard tactile ».
Jean-Marc Lévy-Leblond parle de croisements dans la relation entre les scientifiques et les artistes. Dans certains cas, ces croisements ressemblent à de larges échangeurs d’autoroutes. « C’est vraiment quelque chose qui concerne le toucher. L’aspect physique du toucher. » dit Giuseppe Penone . Il met au centre de cette œuvre la présence essentielle de « la peau ». Nous le ressentons en regardant cette douceur du contact avec le marbre lisse et cette agressivité de la pointe qui déchire.
Mon sujet de recherche est « Etude des interactions aux petites échelles grâce aux pointes nanométriques ». Il est tentant d’aller y mettre les mains même si c’est à l’échelle micro/nano. Il s’agit donc de projeter ses mains dans l’imperceptible. On l’a fait. Le toucher, c’est un sujet de recherche fascinant abordé sur toute la planète. A Grenoble aussi bien sûr avec le laboratoire ICA de Grenoble-INP. A Paris, Vincent Hayward de l’Université Pierre et Marie Curie a reçu la prestigieuse bourse de l’European Research Council (ERC Senior) sur ce sujet. Voir son séminaire au Collège de France sur les bases physiques du toucher. La recherche sur le toucher et les interfaces permettant de projeter son sens du toucher sont au carrefour entre arts et sciences, mais aussi en lien avec de multiples domaines. La santé est un des premiers.
Pourquoi au fait s’est-on démené pour projeter le toucher avec des interfaces multisensorielles couplées à des microscopes à force atomique ? Pourquoi a-t-on fabriqué des nanopalpeurs en fait ?
Aux petites échelles, les objets s’attirent et restent collés. Comportement étranger à notre perception mais universel. C’est la vie des moustiques qui marchent sans difficultés sur une vitre verticale parfaitement lisse. Qu’est ce qu’un monde avec des murs qui vous attirent et qui collent. C’est le monde du lézard gecko qui en est la star. Y mettre littéralement les mains est impossible mais on peut donc projeter la perception à travers des interfaces qui amplifient infiniment notre perception. On peut alors faire vivre la vie d’un moustique à un enfant.
Manipulation d’une interface multisensorielle pour explorer les interactions à distance (effet Gecko)
Giuseppe Penone montre des épines et du marbre côte à côte pour induire chez le regardeur une réaction littéralement épidermique. Nous cherchons à étendre la perception tactile par la technologie pour de nouvelles sensations qui surprennent notre relation au réel. Effet garanti quand les murs attirent à distance comme on le voit sur la photo ci-dessus. Effets garantis dans les deux cas !
>> Crédits : Gabriel Hayes-Williams, Judah Morford, Ikon Gallery, Gabriel Hayes-Williams, Marc Caraveo, CNRS, Académie royale des Sciences de Suède, SecretDisc / Wikimedia Commons, Sciences et Avenir, CNRS